Suite à la publication des 120 propositions de l'association des maires
Ville&Banlieue (voir dans
les posts précédents), les candidats à l'élection présidentielle ont été
interrogés sur la situation des quartiers populaires et les mesures qu'ils
comptaient prendre s'ils étaient élus pour combattre les inégalités et
restaurer la cohésion sociale.
Voici la réponse qui a été transmise ce vendredi.
Monsieur le Président,
Je vous remercie de la transmission des "120 propositions de
Ville&Banlieue pour un engagement national auprès des quartiers
populaires". Les banlieues et, ce qui importe plus encore, leurs habitants
souffrent terriblement. Les quartiers populaires sont le réceptacle de toutes
les difficultés : chômage (surtout celui des jeunes et des femmes), échec
scolaire, absence de couverture maladie, pénurie de logement dignes et
accessibles, recul du service public, discriminations en tout genre,
stigmatisation voire bouc émissaire. Décrits comme sources de nombreux maux de
notre société, les habitants des quartiers populaires en sont en réalité les
principales victimes. Comme ils sont les victimes des politiques d'austérités
menées ces dernières années. Comme ils seront les premiers à pâtir de celles
que nos concurrents envisagent de mettre en œuvre s'ils sont élus.
La pauvreté est en train de s’ancrer dans le paysage spatial et social comme
un phénomène inexorablement en croissance auquel on oppose une pseudo
"Politique de la ville". Cette dernière, en perpétuelle diminution depuis sa
création, il y a trente ans, est aujourd'hui substituée aux politiques de droit
commun. Au lieu de compléter, de réparer et de démultiplier les efforts de
lutte contre les inégalités sociales et spatiales, elle les conforte. Ainsi, se
cristallisent des territoires d’exclusion cumulant des handicaps. C’est
pourquoi la composante territoriale des inégalités sociales est une réalité qui
mérite une approche spécifique qui n’a que peu de rapports avec l’actuelle
"politique de la ville".
Il n'est pas possible d'ouvrir une alternative aux inégalités et aux
discriminations sans changer la ville. Le Front de Gauche fait de la question
urbaine et des territoires un objectif et un levier d'une politique de
transformation sociale.
Très souvent, en milieu urbain, les territoires accueillant des populations
de plus en plus pauvres voient le maillage républicain liant l’école, les
services publics et un tissu associatif dense se déliter. On se trouve devant
un phénomène de marquage social négatif portant à la fois sur les quartiers
populaires et sur leurs habitants. A des souffrances sociales s’ajoutent des
atteintes à la dignité. Au point d’oublier les énergies créatrices, les
capacités d’innovation et de résistance dans la vie sociale culturelle et
économique.
Lorsque, non seulement les quartiers populaires, mais aussi les transports,
l’école, et nombre d’équipements publics et sociaux sont les lieux de violence
sous diverses formes, c’est la République dans son ensemble qui est atteinte.
On ne construit pas la sécurité sur de l’insécurité sociale, sur une ville
ségréguée, ne garantissant ni droit au logement ni droit à la mobilité, dure
avec les faibles, tournée vers le profit économique pour un petit nombre et la
recherche de la productivité maximum des activités économiques.
Surtout qu’au même moment, des communes deviennent des "ghettos de riches",
refusent du logement social en payant une amende ridicule, et sont largement
pourvues en équipements publics et privés, très bien desservies en transports
en commun et multiplient les dispositifs sécuritaires.
Avec les élus locaux du Front de Gauche qui se sont investis durant des
années pour réussir des opérations de transformation urbaine accompagnées de
programmes sociaux nous enregistrons certains effets positifs de
la "politique de la ville" : - elle a alimenté le débat sur des
enjeux de société - elle a posé des jalons sur la voie du dépassement de la
contradiction entre démocratie représentative et démocratie participative -
elle a permis de faire avancer l’idée de nécessaires solidarités entre les
niveaux de territoires : quartiers, communes, agglomérations, régions
urbaines…
Pour autant, notre position repose sur la nécessité de ruptures par rapport
aux politiques passées. A notre sens c'est l’ensemble du programme
partagé offre une réponse aux difficultés sociales vécues par les
habitants : le partage des richesses, le développement des services
publics, une nouvelle politique économique réfutant l’austérité et privilégiant
l’emploi et le pouvoir d’achat, la construction de 200 000 logements par an
dont une proportion importante de logements sociaux, un nouveau projet
éducatif, la lutte contre les discriminations, etc. Donc un ensemble
de politiques de droit commun qui s’attaquent aux racines des difficultés
économiques et sociales que connaissent les habitants de ces territoires sera
la base de notre politique. Car c’est bien le choix de société qui est en
cause.
Toutefois, l’importance du problème qui touche la ville populaire dans ses
tréfonds est si importante à nos yeux que nous ne pouvons pas nous contenter de
cela. Nous devons prendre en considération le fait que certains
territoires et surtout les habitants qui y vivent, bafoués, meurtris,
abandonnés, stigmatisés, caricaturés pendant des années, méritent une politique
spécifique de réparation ou de rattrapage.
Il faut réduire rapidement les inégalités entre les territoires en matière
de services publics en qualité et en quantité, de finances locales et d’offre
de logements sociaux. Notre objectif dans les cinq ans est d’avoir un
traitement égalitaire pour tous les territoires, et que dans ce laps de temps
des politiques volontaristes pour permettre ce rattrapage seront mises en œuvre
sur les secteurs géographiques qui cumulent les difficultés... avec une mise à
contribution des secteurs géographiques les plus privilégiés.
Le Front de Gauche préconise donc un programme national de
solidarité territoriale concernant tout à la fois l’humain et
l’urbain, programme qui repose sur 4 principes directeurs
:
1) Changer de vision.
Arrêtons un vocabulaire de zonage arbitraire et de marquage social; arrêtons de
laisser croire que la rénovation urbaine va résoudre des problèmes structurels
accumulés par des politiques économiques et sociales déficientes ; osons
affirmer haut et fort l’impasse des solutions qui privilégient le sécuritaire.
Banlieues, quartiers défavorisés, ghettos, … , autant de dénominations
généralisatrices et inappropriées qui génèrent des confusions. D’autant plus
quand les discours politiques de la droite et de l’extrême droite renforcent
cette stigmatisation. Il faut parler de la ville et de ses territoires en
nommant les lieux et en spécifiant les caractéristiques des problèmes sans
confondre les espaces et les habitants.
2) Reconnaitre aux couches populaires leurs capacités à construire
une alternative politique.
Il faut reconstruire la relation entre le mouvement social qui naît du monde du
travail et les mouvements sociaux qui se développent à partir des quartiers
populaires.
Ces quartiers sont des lieux de souffrances pas des lieux de barbarie. Leurs
habitants ne sont pas à l’origine de la crise urbaine, mais en sont victimes.
Pourtant, ils font preuve de créativité, par exemple dans le mouvement
associatif, en particulier les jeunes.
On ne peut se contenter de séances d’information, ni même de vraie concertation
pour définir les projets de territoire. Il faut donner à tous les moyens de
s’organiser pour participer activement à leur construction. C’est pourquoi, il
faut insister sur l’égalité des droits et la lutte contre les discriminations
(sexe, origine ethnoculturelle, orientation sexuelle, religion, âge,
handicap…) ; cela passe aussi par le respect de la loi de 1905 sur la
laïcité, et le droit de vote des résident-e-s étranger-e-s.
3) Promouvoir une nouvelle politique urbaine.
Il s’agit de « démarchandiser » et d’humaniser la Ville, de penser
des développements basés sur l’échange humain et la culture émancipatrice et
non sur la compétition économique mondialisée ; il faut se donner les
moyens da maitriser la croissance urbaine par un aménagement du territoire avec
une planification écologique ; faire du foncier un bien public échappant
aux mécanismes spéculatifs. Cela s’opérera progressivement par la
municipalisation des sols déjà pratiquée dans d’autres pays et en encadrant
rigoureusement le droit de propriété lorsque l’intérêt général préalablement et
démocratiquement défini est en jeu.
Le Front de Gauche considère que dans « l’Urbain », il y a d'abord de
« l’Humain » : logements, commerces, espaces publics, transports
en commun répondent à des besoins sociaux. Les projets devront intégrer
l’ensemble des dimensions spatiales et temporelles, sociales, économiques,
environnementales et culturelles. Les populations les plus modestes ont droit à
un habitat de qualité. Ce qui est posé c’est la question du droit à la ville de
qualité pour tous.
4) Innover pour valoriser les savoirs citoyens.
C’est dans les territoires où les difficultés sont grandes et cumulatives qu’il
faut ne pas hésiter à innover pour permettre aux habitants et aux travailleurs
urbains de changer la vie et changer la ville :
- Innover dans les services publics, en particulier l’éducation et la
santé
- Innover dans le logement et l’urbanisme
- Innover dans les solutions relatives à la sécurité publique
- Innover dans l’organisation de la gestion des résidences et des
territoires
- Innover dans la participation aux décisions d’urbanisme et de gestion
urbaine.
La jeunesse nous paraît être une question à laquelle une attention
particulière doit être apportée. Dans les quartiers populaires, plus
encore qu'ailleurs, elle est en proie à une terrible souffrance. C’est
principalement là que les taux d’échec scolaire, de précarité et de chômage y
sont les plus forts et les questions de formation, de recherche d’un travail,
du vécu des discriminations au faciès ou à l’adresse y sont les plus vives.
Mais c’est aussi dans les quartiers populaires que de nombreux jeunes
s’investissent dans des associations, font vivre la solidarité avec des peuples
du monde, contribuent à l’émergence d’une culture urbaine et de pratiques
sportives nouvelles, mêmes si elles sont parfois dictées par la pénurie
d’espaces appropriés à leur pratique.
La question de l’Éducation Nationale est donc déterminante sur ces
territoires. Il y a besoin de réaffirmer notre attachement au travail réalisé
par les associations et leurs bénévoles dans nos quartiers et villes, c’est une
mine d’or humaine extraordinaire. Cela pose l’exigence que la futur politique
de la ville menée par l’État soit véritablement une coproduction, habitants,
associations, élus et État et qu’elle ajoute à ses thématiques habituelles le
sport et la culture.
Cette poursuite doit améliorer les programmes de rénovation urbaine sur
plusieurs points et donner du temps au diagnostic et au débat avec les
habitants. Ce qui sous-entend de bannir « l’esprit de la table
rase » : la restructuration urbaine, les démolitions ne sont
pas des fins en soi.
Un tel programme national, mais décliné localement, ne doit pas être
l’énoncé d’une succession de mesures générales. Il doit faire l’objet – du
local au national - d’une mise au point discutée avec les associations d’élus,
les associations d’habitants, ceux qui œuvrent en faveur des quartiers
populaires (des bailleurs sociaux, travailleurs de terrain, milieux
économiques, syndicats). Ne galvaudons pas les terminologies de plans Marshall
ou de Grenelle des territoires. Disons simplement que c’est l’expression d’une
nouvelle façon de gouverner, celle que propose le Front de Gauche :
L'Humain d'abord !
Il faut noter que, du fait de la crise, les difficultés constatées, même si
elles sont plus prégnantes dans les grandes concentrations d’habitat social,
s'étendent aux centres anciens, au périurbain et aux à certaines zones rurales.
Notre programme s’appliquera, avec les nécessaires spécificités, à l’ensemble
des territoires concernés.
Nous avons évoqué dans notre programme partagé la suppression du ministère
de la Ville, parce que jusqu’ici c’était le ministère du marquage social des
quartiers populaires et du saupoudrage, ce qui n’est pas notre conception. Avec
une dénomination différente de la vôtre, le Front de Gauche est plutôt partisan
d’un grand ministère d’État de la Cohésion territoriale et de l'Urbain,
incluant notamment le logement, l’urbanisme, l’aménagement du territoire et les
transports, et rattaché au Premier Ministre. Il traitera de manière
horizontale en relation avec les autres ministères de questions
territorialisées liées à l’emploi, à l’éducation, à la culture, à la
tranquillité publique, à la santé, aux discriminations... Sa mission
prioritaire portera sur une politique de réduction des inégalités sociales et
territoriales, en faveur des territoires en difficultés : banlieues,
territoires ruraux, territoires ultra-marins… A l’intérieur de ce ministère,
des délégués interministériels veilleront spécifiquement à chacun de ces
territoires (un délégué à la ville pour les banlieues).
Une forte déconcentration des actions de ce Ministère doit être la
règle : au pilotage transversal assuré par le ministre d’État au
niveau national, répond un pilotage contractualisé entre le préfet et le maire
au niveau local en partenariat avec les intercommunalités, les Départements et
les Régions. Le maire coordonne les actions portées par l’ensemble des acteurs
sur le quartier. C'est seulement ainsi que l'on sortira de la logique
descendante d’appel à projet pour définir des projets de territoires communs et
partagés, entre tous les acteurs : État, collectivités, associations,
entreprises, habitants.
Des expérimentations faites en France ou à l’étranger, nous retenons
notamment :
- Les groupes coopératifs de territoire qui mobilisent en
faveur d’un projet intégré des professionnels de métiers et de statuts
différents rattachés à des institutions diverses ;
- Les Unions territoriales de solidarité dont la mission est
d’accompagner de manière active les projets de territoire. Ces établissements
(constitué sous forme d’Union d’Économie Sociale) peuvent recevoir des
financements publics ; leur conseil d’administration, composé pour une
part de représentants de la population et des représentants des groupes
coopératifs de territoire. Et des personnalités représentant
l’agglomération : universitaires, entrepreneurs, syndicats, militants
d’associations pour être sources de contacts et points de liaison avec la Ville
et ses opportunités.
Vous aurez donc noté, Monsieur le Président, qu'en matière de logement,
d'emploi, d'éducation, de santé, de sécurité, de citoyenneté, de laïcité, de
lutte contre les discriminations, de planification écologique, le Front de
Gauche partage la plupart des propositions de votre association pour "faire des
quartiers une priorité nationale".
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'expression de mes salutations les
plus distinguées.
Pour le candidat
Clémentine Autain,
porte parole de Jean Luc Mélenchon et coordinatrice des fronts de gauche
thématiques, dont celui consacré à la Ville, l’Habitat et les Solidarités
Urbaines